Le Son des Ancêtres : voyage sonore à travers 3000 ans de musique andine
Le 24 juin, sur la place principale de Cusco, des dizaines de danseurs et de musiciens rejouent chaque année l’Inti Raymi, la grande fête du Soleil. Le rituel a été interdit puis interrompu pendant des siècles avant d’être reconstitué au XXe siècle — mais une question demeure, presque banale et pourtant vertigineuse : à l’époque des Incas, quand la cérémonie était bien réelle et non une reconstitution, quels sons accompagnaient l’hommage à Inti ? Quels instruments ont vibré sous les mains des musiciens de Sapa Inca ? Et surtout : combien de ces sonorités ont traversé les siècles jusqu’à nous, jusque dans le charango d’un artisan de Puno ou la zampoña qu’un enfant essaie pour la première fois sur un marché de Cusco ?
C’est ce voyage que nous vous proposons ici. Pas une simple fiche produit sur les instruments andins, mais une remontée dans le temps : des flûtes en os des cultures Nazca et Moche jusqu’aux tournées européennes de Los Kjarkas, en passant par la rupture brutale de la Conquête qui a vu naître un instrument que personne n’attendait. Restons factuels. Restons rigoureux. L’histoire de la musique andine n’a pas besoin d’être enjolivée pour être fascinante.
Avant les Incas : des sons qui remontent à plus de 5000 ans
Contrairement à une idée reçue, la musique andine ne commence pas avec l’Empire inca. Le Tawantinsuyu n’a existé qu’un peu plus d’un siècle avant l’arrivée des Espagnols, un souffle à l’échelle de l’histoire andine. Les Incas ont surtout hérité, assimilé et diffusé sur un territoire immense des pratiques musicales bien plus anciennes, façonnées par les civilisations qui les avaient précédés.
La quena,
cette flûte biseautée au son grave et légèrement nasal, en est l’exemple le plus frappant. Des flûtes de ce type, taillées dans des os, ont été retrouvées à Inca Cueva, un site situé dans la province argentine de Jujuy, et datées d’environ 2130 avant notre ère — soit près de deux mille ans avant même la naissance du premier Inca légendaire. Plus tard, entre le IVe et le Ve siècle de notre ère, des cultures côtières comme les Nazca, les Moche ou les Chavín fabriquaient déjà leurs propres flûtes, retrouvées dans des céramiques funéraires. La quena n’est donc pas un instrument inca : c’est un instrument que les Incas ont trouvé déjà présent sur leur territoire, et qu’ils ont fait voyager avec eux.
La zampoña
(flûte de Pan, appelée aussi siku ou sikuri selon les régions) suit une trajectoire similaire. Son usage au Pérou est attesté dès le Ve siècle, sous la culture Huari, où elle était façonnée en pierre ou en argile avant que le roseau ne devienne le matériau de référence. Certaines découvertes archéologiques évoquent même des exemplaires taillés dans des os d’animaux, voire humains — signe de la valeur rituelle accordée à cet instrument, bien au-delà du simple divertissement.
Un autre instrument mérite d’être mentionné, même s’il porte aujourd’hui un nom qui n’a rien d’andin : ce que l’on appelle communément l’ocarina. Le mot lui-même est italien et date du XIXe siècle — il n’a donc aucune origine précolombienne. Mais le principe de la flûte globulaire en céramique, elle, existait bien dans les Andes précolombiennes : plusieurs cultures ont produit des instruments à vent en terre cuite, en forme de vase ou d’animal, qui remplissaient exactement cette fonction.
Le mot est récent ; le geste musical, lui, est ancien.
Le temps du Tawantinsuyu : la musique au service du pouvoir et du sacré
Sous les Incas, la musique n’était jamais un simple divertissement. Elle était intégrée à l’appareil religieux et politique de l’Empire, au même titre que l’agriculture ou l’administration. Les chroniqueurs coloniaux — en particulier Garcilaso de la Vega et Guaman Poma de Ayala, qui ont recueilli les témoignages de descendants directs de la noblesse inca au tournant du XVIe et du XVIIe siècle — décrivent une société où chaque type de cérémonie appelait un genre musical précis.
Le harawi était un chant lyrique et mélancolique, souvent lié à l’amour, à la nostalgie ou à la contemplation de la montagne, porté avant tout par la voix humaine. Le haylli, à l’inverse, était un chant de travail et de triomphe, entonné lors des récoltes ou après une victoire militaire. Le taki désignait plus largement le chant dansé, associé aux grandes fêtes collectives. Ces trois formes structuraient l’essentiel du répertoire, avec un accompagnement instrumental dominé par les instruments à vent : quena, antara (l’autre nom de la flûte de Pan côté quechua), et le pututu, une trompe façonnée dans une conque marine, dont le son grave et puissant servait à donner des signaux — appels aux armes, ouverture de cérémonies — sur de longues distances. Le rythme, lui, reposait sur des percussions comme la tinya, petit tambour, et le wankara, tambour plus imposant.
Concernant l’Inti Raymi précisément : la fête existait bel et bien sous les Incas, célébrée au moment du solstice d’hiver austral pour honorer Inti, le dieu Soleil, et marquer le début d’un nouveau cycle agricole. Les sources coloniales confirment que musique, danse et chant y tenaient une place centrale, rassemblant la population sur la grande place de Huacaypata à Cusco autour du Sapa Inca. En revanche, les chroniqueurs ne détaillent pas toujours avec précision quel instrument jouait quelle partition à quel moment exact du rituel — l’histoire, ici, garde une part de ses secrets, et il serait malhonnête de prétendre le contraire. Ce que l’on peut affirmer avec certitude, c’est que le son des flûtes et des tambours résonnait bien lors de cette fête, et que la musique n’était jamais absente des grands rendez-vous du calendrier religieux inca : semailles, récoltes, deuils, mariages, départs en guerre.
La rupture : quand la Conquête fait naître un instrument imprévu
Voici un point sur lequel il faut être limpide, car c’est souvent une source de confusion : le charango, aujourd’hui symbole absolu de la musique andine, n’est pas un instrument inca. Il n’existait pas au temps du Tawantinsuyu. Il est né après la Conquête, de la rencontre — et du choc — entre deux mondes.
Au XVIe siècle, les conquistadors espagnols apportent avec eux la vihuela, ancêtre de la guitare. Les populations andines, qui n’avaient jusque-là développé aucune tradition d’instruments à cordes pincées, s’approprient cet objet nouveau et le transforment radicalement. La caisse de résonance, à l’origine, était taillée dans une carapace de tatou (le kirkinchu en quechua) — un choix qui donnera d’ailleurs son nom à l’instrument dans certaines régions. Le charango est attesté avec certitude dès le XVIIIe siècle : un relief sculpté de la cathédrale de Puno, datant du début de ce siècle, en témoigne. Il pourrait être plus ancien encore, mais son histoire des débuts reste difficile à documenter, pour une raison précise et assez bouleversante : les autorités coloniales interdisaient aux populations indigènes l’usage d’instruments à cordes. Sa fabrication, comme sa pratique, se faisait alors dans la clandestinité — ce qui explique en partie sa petite taille, plus facile à dissimuler.
Le charango n’est donc pas un vestige inca : c’est un enfant métis, né de la résistance et de l’ingéniosité andines face à la colonisation. Son territoire de diffusion — Bolivie (en particulier la région de Potosí, qui en revendique la paternité face au Pérou), Pérou, nord de l’Argentine et du Chili — recouvre d’ailleurs assez largement l’ancien Tawantinsuyu, comme si l’instrument avait hérité, sans le vouloir, des routes tracées par l’Empire qui l’avait précédé.
Cinq instruments, cinq histoires : ce que l’on retrouve aujourd’hui
En boutique, cinq instruments reviennent sans cesse dans les mains de nos artisans péruviens. Chacun raconte une histoire différente, et il serait malhonnête de les présenter tous comme « incas » à égalité.
La quena
Authentiquement précolombienne, jouée avant, pendant et après l’Empire inca, la quena reste l’instrument le plus directement rattaché aux sonorités du Tawantinsuyu. Taillée traditionnellement dans le bambou ou le roseau, elle produit un son doux, légèrement voilé, que l’on associe instinctivement à la mélancolie andine.
La zampoña (flûte de Pan)
Tout aussi ancienne, la zampoña est l’instrument qui porte la mélodie la plus connue du monde entier : « El Cóndor Pasa » (nous y revenons plus bas). Composée de tubes de roseau de longueurs différentes, assemblés en deux rangées, elle exige un jeu en duo dans sa forme traditionnelle bolivienne (le siku), chaque musicien jouant une moitié des notes de la mélodie en alternance — une pratique appelée « ira » et « arca ».
L’ocarina
Le nom est récent, le principe est ancien : cette flûte globulaire en céramique perpétue une tradition précolombienne de flûtes-vases, tout en portant aujourd’hui un nom d’origine italienne. Elle reste un excellent instrument de transmission, notamment auprès des plus jeunes.
Le charango

Comme expliqué plus haut, le charango est un instrument post-Conquête, né de la rencontre entre la vihuela espagnole et l’ingéniosité andine. Il n’en reste pas moins aujourd’hui l’âme des mélodies romantiques andines, notamment popularisées par Los Kjarkas.
La flûte à bec
Il faut être honnête ici aussi : la flûte à bec (ou flûte droite) est un instrument européen, né à la Renaissance, qui n’a pas d’origine andine. Nous la proposons en boutique comme instrument d’initiation, accessible aux débutants et notamment aux enfants, avant une éventuelle découverte de la quena — son équivalent andin authentique, mais plus exigeant techniquement.
El Cóndor Pasa et Vírgenes del Sol : ce que les Européens connaissent, sans toujours le savoir
Beaucoup d’Européens ont déjà entendu la mélodie d' »El Cóndor Pasa » sans savoir qu’il s’agit à l’origine d’une œuvre théâtrale péruvienne. Composée en 1913 par le compositeur péruvien Daniel Alomía Robles, sur un livret de Julio de La Paz (pseudonyme du dramaturge limégnien Julio Baudouin), elle a été créée le 19 décembre 1913 au Teatro Mazzi de Lima sous forme de zarzuela — un genre de théâtre musical hispanique mêlant chant, danse et dialogues parlés. L’intrigue, socialement engagée, raconte le conflit entre des mineurs andins et le propriétaire étranger d’une mine de la région de Cerro de Pasco. Le thème mélodique le plus célèbre, joué durant une scène de défilé, est purement instrumental : il n’avait à l’origine aucune parole. Ce n’est qu’en 1970 que Simon & Garfunkel, sur un arrangement du groupe Los Incas, y ajoutent des paroles anglaises (« El Cóndor Pasa (If I Could) »), propulsant la mélodie à une notoriété mondiale. La pièce a depuis été reconnue Patrimoine culturel de la Nation péruvienne en 2004, et sa mélodie figure même parmi les enregistrements du Voyager Golden Record, envoyé dans l’espace en 1977 pour représenter l’humanité.
« Vírgenes del Sol » suit une trajectoire différente, souvent confondue à tort avec une zarzuela. Il s’agit en réalité d’une composition instrumentale du début du XXe siècle, signée Jorge Bravo de Rueda, pianiste et compositeur né à Chancay en 1895, classée dans le genre du « fox incaico ». L’œuvre évoque la grandeur de l’Empire inca à travers la figure des Acllas, ces « Vierges du Soleil » choisies dès l’enfance pour leur beauté et leur noblesse, formées dans l’acllahuasi pour servir le culte d’Inti. Popularisée à l’international par la soprano péruvienne Yma Sumac — d’abord en single en Argentine en 1943, puis sur son album américain « Fuego del Ande » en 1959 — la pièce a elle aussi été déclarée Patrimoine culturel de la Nation péruvienne, en 2009.
Kjarkas, Savia Andina, Illapu : la musique andine part à la conquête du monde
À partir des années 1960 et 1970, plusieurs groupes venus de tout l’espace andin — et pas seulement du Pérou — ont porté cette musique bien au-delà des frontières régionales.
Los Kjarkas, groupe bolivien fondé en 1965 à Cochabamba par les frères Hermosa, a littéralement inventé dans les années 1980 la chanson romantique andine, en s’appuyant sur le rythme du chuntunqui. Le groupe a même fondé des écoles de musique andine à Lima en 1993 et en Équateur en 1994 — preuve d’un rayonnement qui dépasse largement la Bolivie. Leur titre « Llorando se Fue » deviendra, sans qu’ils en tirent longtemps la reconnaissance méritée, la base de la « Lambada ».
Savia Andina, autre groupe bolivien, trouve ses racines dans un trio de camarades de classe (Gerardo Arias, Eddy Navia, Oscar Castro) qui jouait du rock dans les années 1960 avant de fonder officiellement Savia Andina en juillet 1975. Le groupe compte parmi les tout premiers à connaître un succès international avec la musique traditionnelle andine, en particulier grâce au jeu de charango d’Eddy Navia.
Illapu, groupe chilien fondé en 1971 à Antofagasta, incarne une histoire plus douloureuse. Rattaché au mouvement de la Nueva Canción Chilena, le groupe est contraint à l’exil en 1981 par la dictature de Pinochet, qui le considère comme « activiste marxiste ». Illapu passera d’abord par la France, puis par le Mexique, avant de pouvoir rentrer au Chili en 1988, à la chute du régime. D’autres groupes chiliens exilés, comme Quilapayún et Inti-Illimani, suivront des trajectoires similaires — la musique andine devenant, pour toute une génération, un instrument de résistance autant qu’un art.
On pourrait citer encore Los Jairas, fondé à La Paz en 1966 et souvent considéré comme le point de départ du mouvement « néo-folklorique » bolivien, ou Los Calchakis, groupe argentin qui choisira la France comme port d’attache pour diffuser cette musique en Europe. Autant de noms qui rappellent une évidence : la musique andine n’appartient à aucune frontière nationale. Elle circule, depuis des siècles, sur les routes mêmes que les Incas avaient tracées.
De la place de Huacaypata à votre salon
De la flûte en os retrouvée à Inca Cueva à la zampoña qui a fait le tour du monde sous les doigts de Los Incas, en passant par un charango né dans la clandestinité coloniale, ces instruments racontent une histoire bien plus riche qu’une simple étiquette « musique inca ». C’est cette histoire, avec ses zones de certitude et ses zones d’ombre, que nous avons voulu vous transmettre ici.
Retrouvez nos quenas, zampoñas, charangos et ocarinas artisanales, façonnées à la main par nos artisans péruviens, dans notre rubrique instruments de musique andins.
C’est ce qu’on dit… Mais l’histoire, elle, garde ses secrets.
La quena, la zampoña (flûte de Pan), le pututu (trompe en conque) et des percussions comme la tinya. La plupart préexistaient à l’Empire inca, hérités de cultures comme les Nazca, Moche ou Huari.
Non. Il est né après la Conquête espagnole, entre le XVIe et le XVIIIe siècle, de la fusion entre la vihuela espagnole et l’ingéniosité andine.
Les chroniqueurs coloniaux confirment que musique et danse accompagnaient la fête, dominées par les instruments à vent (quena, antara) et les percussions, sans détailler précisément chaque combinaison instrumentale.
Une zarzuela péruvienne composée en 1913 par Daniel Alomía Robles, devenue célèbre mondialement grâce à Simon & Garfunkel en 1970.
Los Kjarkas et Savia Andina (Bolivie), Illapu, Quilapayún et Inti-Illimani (Chili), Los Jairas (Bolivie) et Los Calchakis (Argentine).